Les trois garçons marchaient devant moi. Ils avançaient rapidement et je devais presque courir pour ne pas les perdre de vue. De temps à autre, l'un d'eux se retournait pour s'assurer que je suivais toujours. Tout en avançant, je les observais discrètement : Le jeune homme qui semblait être le chef du petit groupe devait être un peu plus âgé que moi. Il avait la peau mate et les cheveux noirs. C'était lui qui m'avait aidée à me relever, tout à l'heure. L'homme qui marchait à ses côtés paraissait plus mur que ses camarades. Je lui donnais approximatives une trentaine d'années. Ses longs cheveux bruns étaient attachés en catogan et il était si grand qu'il dépassait les deux autres d'une bonne tête. Enfin, le dernier était un jeune homme aux cheveux châtain clair coiffés en bataille qui devait avoir à peu prêt mon âge. Durant une bonne dizaine de minute, personne ne dit mot. Ce silence commençait à devenir pesant et je fus soulagée quand l'un de mes nouveaux compagnons de route le brisa enfin :
- En fait, miss, c'est quoi ton nom ? demanda l'homme au catogan.
Un peu surprise qu'on m'adresse la parole, je ne répondis pas tout de suite. Le basané lui coupa la parole.
- La ferme, Jeff, tu vois pas que tu lui fais peur ?
Le dénommé Jeff parut un peu vexé mais celui qui avait parlé ne sembla pas le remarquer puisqu'il continua :
- Mon nom est Dylan, lui c'est Jeff et le blondinet c'est Shin.
- Enchantée, répondis-je avec un sourire. Je m'appelle Miraï et mon chien c'est Pierrot.
- Miraï ? répéta Dylan. C'est pas courant, par ici ! Tu n'es pas de la région, n'est-ce pas ?
- Non.
Voyant que je n'avais aucune envie de m'attarder sur le sujet, Dylan se tut et, une fois les présentations terminées, nous continuâmes notre chemin en silence. Je commençais à fatiguer. De plus, ma jambe me faisait toujours souffrir et je boitais tristement. Alors que nous avancions, nous quittions peu à peu le centre ville et pénétrions dans une banlieue déserte. La peinture sur les façades des bâtiments était écaillée et, ici et là, des graffitis avaient été peints sur les murs. Dans les impasses, de chaque côté de la rue, des poubelles avaient été éventrées et, dans l'obscurité, j'aperçus des rats qui se délectaient de détritus. Je me sentais très peu rassurée et me demandais si je devais continuer à suivre les garçons ou si je ne ferais pas mieux de m'enfuir en courant. Mais m'enfuir pour aller où ? Au point où j'en étais, je n'avais plus grand-chose à perdre. Après une demi-heure de marche environ, nous arrivâmes au pied d'un immeuble qui paraissait particulièrement mal en point ; le toit s'était écroulé par endroit et les parois semblaient prêtes à s'effondrer. Les trois garçons s'arrêtèrent.
- Bon, c'est vrai que ça ne ressemble pas vraiment à un palace, mais au moins on y est à l'abri ! déclara Dylan.
J'acquiesçais et suivais mes trois compagnons. Nous pénétrâmes dans le bâtiment par une fenêtre cassée. Nous arrivâmes dans une grande pièce carrée.
- C'est une ancienne école primaire mais plus personne ne s'en sert depuis longtemps, expliqua Dylan.
Une fois de plus, j'hochais la tête pour montrer que j'avais compris. J'étais si étonnée par tout ce que je voyais que je restais momentanément sans voix. Bien que bonne élève, je n'avais jamais vraiment aimé l'école, étant enfant. Cependant, le bâtiment scolaire était dans un tel état de délabrement que je ne me serais même pas aperçue qu'il s'agissait d'une salle de classe si Dylan ne me l'avait pas fait remarquer. De toute façon, c'était toujours mieux que de dormir sur un quai de gare.
- Tu verras, tu te feras vite à cet endroit ! ajouta Jeff en me donnant une tape amicale sur l'épaule.
- Hey, tu vas pas l'assommer quand même ! plaisanta Dylan.
Nous éclations de rire. Notre cohabitation était bien partie.
- Bon, nous on va aller régler quelques détails avec le boss ! dit encore Dylan. Miraï, est-ce que ça te dérange de nous attendre ici ?
- Le boss ? répétais-je, intriguée.
Ainsi Dylan, Jeff et Shin n'étaient donc pas les seuls habitants de l'école abandonnée ? J'aurais dû m'en douter, vu la taille de la bâtisse.
- Ouais, le boss. On va lui parler de toi, entre-autre, mais t'inquiètes pas, je suis sûr qu'il ne s'opposera pas à ce que tu restes ici pour quelques temps.
- OK.
- Dans ce cas à plus, Miraï.
- A plus !
Lorsque mes trois compagnons eurent quitté la pièce, je me mis à observer le décor dans lequel je me trouvais. La peinture grisâtre qui recouvrait les murs était écaillée tandis que l'unique lanterne qu'un quelconque squatteur avait dû fixer au plafond et qui éclairait à peine était sur le point de s'écraser au sol. Je n'y prêtais guère attention. Soudain, la fatigue me rattrapait. En attendant que les garçons reviennent, je m'assis dans un coin de la pièce et m'appuyais contre mon sac. Pierrot vint se coucher contre moi. Lui aussi semblait épuisé et je me mis à le caresser machinalement. Pelotonnée dans mon manteau, je me sentais plutôt bien. Certes, ce camping improvisé n'avait plus rien de comparable avec ma chambre, à Taggen, mais de toute façon, en quittant la maison qui avait été la mienne pendant prêt de vingt ans, je savais très bien que le chemin que j'avais choisi ne serait pas facile. De plus, je ne pouvais pas me plaindre : Pour l'instant, je ne m'en sortais pas trop mal, dans mon aventure. Alors que je me sentais sombrer dans le sommeil, je ne pus m'empêcher de me demander quelles surprises ma nouvelle vie allait encore me réserver et où ma route allait m'emmener. Depuis mon départ, j'avais eu de la chance, c'était vrai, mais je savais mieux que quiconque que la chance avait la mauvaise habitude de tourner vite, très vite...